Si le jeu en triangle est un concept bien connu (souvent en tant que séquence de type « passe en avant, remise et passe en profondeur »), son exploitation par la Croatie, sous la houlette de Zlatko Dalić, s’est souvent éloignée des schémas traditionnels et s’est avérée être particulièrement efficace. Plutôt que de s’en remettre à des combinaisons connues, son milieu de terrain s’est adapté constamment en fonction du pressing de l’adversaire, des espaces à sa disposition et du comportement général de l’autre équipe.
Au cœur de ce dispositif se trouvait un trio de milieux de terrain d’expérience : Luka Modrić, Marcelo Brozović et Mateo Kovačić. Au sein de cette structure, Modrić endossait fréquemment le rôle du deuxième joueur. Il se déplaçait volontairement vers le ballon afin d’attirer le pressing adverse mais surtout de créer de l’espace derrière lui. L’objectif principal n’était pas simplement d’enchaîner les passes, mais d’exploiter l’espace créé et de progresser vers l’avant.
Dans ce schéma traditionnel « passe en avant, remise et passe en profondeur », on s’attend à ce que Modrić redonne le ballon à un coéquipier venu -en soutien, ce dernier cherchant alors à jouer dans la profondeur. Dans les faits, la Croatie a souvent fait l'économie de cette passe supplémentaire. Au lieu d’effectuer la remise habituelle, on a souvent Modrić effleurer le ballon ou dévier en première intention pour un coéquipier (souvent Brozović ou Kovačić) qui s'élançait devant lui. Cela a souvent permis à la Croatie de jouer plus directement derrière les milieux de terrain adverses. Le troisième joueur recevait ainsi souvent le ballon en étant lancé, dans le sens du but, et pouvait porter le danger immédiatement ou au moins progresser vers le but.
Le facteur conditionnant la réussite de ces combinaisons a souvent été le comportement du défenseur chargé de marquer Modrić. Soumis à un pressing strict, il déviait le ballon en première intention; s’il avait plus d’espace, il contrôlait le ballon pour attirer l’adversaire avant de servir le troisième joueur. Ces situations soulignent l’importance de la perception, du timing et de la coordination. L’action n'était pas préméditée. Les joueurs croates s’adaptaient en permanence.
À ce titre, les triangles croates ne sont pas à considérer comme des schémas de passes Il convient plutôt de parler d’une solution tactique fondée sur des principes visant à créer et à exploiter des espaces sous la pression de l’adversaire.
Points clés
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Attirer volontairement le pressing adverse pour libérer des espaces : La Croatie procède par mouvements vers le ballon pour attirer les adversaires et créer des espaces au-delà du bloc adverse.
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Choisir le deuxième geste qui permet d’accélérer ou de temporiser : En choisissant entre la remise, la déviation en première intention ou un vrai contrôle de balle, la Croatie ajuste le tempo de ses combinaisons et en optimise l’efficacité.
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Résoudre les problèmes collectivement lorsque le troisième joueur est bloqué : Lorsque l’adversaire bloque toute possibilité de passe au troisième joueur, le milieu de terrain croate cherche des solutions en multipliant les déplacements et les permutations.
Exemple 1 : Solution traditionnelle au sein de la structure
Dans notre premier exemple, tiré de la phase de groupes de la Coupe du Monde de la FIFA 2022™, la Croatie joue en triangle pour casser la première ligne du bloc belge et progresser vers l’avant.
En partant de leur but puis en ayant recours à des passes courtes sur l’aile droite, les Croates attirent des Belges qui défendent en bloc haut puis trouvent Modrić dans l’axe. Celui-ci recule puis reçoit le ballon alors qu’un adversaire vient sur lui, créant ainsi un espace derrière lui.
La Croatie opte ici pour une solution assez traditionnelle, avec une remise de Modrić pour Brozović, lequel progresse ensuite vers l’avant. L’avantage est de garder la possession du ballon tout en exploitant l’espace libéré.
Exemple 2 : Déviation en première intention sous pressing strict
Dans ce deuxième exemple, tiré de leur victoire face au Canada en phase de groupes (4-1), les Croates nous proposent une variante plus dynamique de cette combinaison.
Alors que Lovren s’avance vers le milieu de terrain, Modrić recule et attire un défenseur qui le marque de près, créant ainsi un espace derrière lui. Brozović dispose ainsi d’un peu de champ qu’il exploite immédiatement.
Le défenseur s’étant livré, au lieu de la remise à laquelle on pouvait s’attendre, Modrić dévie en première intention dans la course du troisième joueur. Cette séquence permet à la Croatie d’effacer immédiatement le milieu de terrain et d’accélérer son offensive : quand Brozović reçoit le ballon, il court déjà vers l’avant.
Exemple 3 : Exécution retardée pour créer des espaces
Dans le troisième extrait, également tiré de la victoire de la Croatie face au Canada, le même principe est à l’œuvre dans les 30 derniers mètres, avec toutefois une variante dans l’exécution.
La Croatie campe devant un bloc bas en faisant circuler le ballon pour attirer les milieux vers l’avant, en espérant que ceux-ci s'éloignent suffisamment de leur défense. Là encore, Modrić se déplace vers le ballon, mais cette fois-ci, son défenseur s’est fait moins pressant.
En conséquence, plutôt que de jouer en une touche, Modrić contrôle le ballon, attire le défenseur vers lui avant de lancer le troisième joueur dans l’espace ainsi libéré. C’est ce léger délai dans l’exécution qui améliore le timing de la combinaison et qui permet à la Croatie de mettre la défense en plus grande difficulté.
Exemple 4 : Capacité d’adaptation collective immédiate
Ce dernier exemple, tiré de la seconde période de son match contre la Belgique, illustre la capacité de la Croatie à s’adapter lorsque la solution offerte par le « troisième joueur » n’est disponible tout de suite.
La séquence commence de manière similaire : la Croatie construit en multipliant les passes courtes et en trouvant Modrić entre les lignes. Ici, Brozović, qui devait être le troisième homme, est marqué de près, ce qui empêche toute combinaison directe dans l’immédiat.
Ayant compris la situation, Brozović quitte sa position pour s’éloigner de son défenseur et créer un espace dans l’axe. Ce mouvement permet à Modrić de réorienter le jeu et de suivre un autre chemin, ce qui illustre la capacité des joueurs croates à faire progresser le jeu et à respecter des principes essentiels même lorsque la solution prévue n’est pas accessible.
Dernière remarque
Ces quatre exemples reposent sur un seul et même principe clair : la Croatie se sert des déplacements de Modrić pour attirer le pressing adverse et créer de l’espace, mais la manière dont elle exploite cet espace dépend de la configuration défensive à laquelle elle fait face.
Cette capacité à décliner des principes communs en fonction de chaque situation contribue à son identité de jeu et à l’efficacité de son jeu en triangle. La qualité de ces combinaisons est en grande partie due à la qualité du milieu de terrain croate, et en particulier de la vision du jeu et des qualités techniques, y compris sous pression, de Luka Modrić.