Dans ce premier article de la série, la conseillère technique Kelly Cross détaille la philosophie associée à ce modèle, revient sur les raisons qui ont amené le club à délibérément abandonner l’approche traditionnelle axée sur des exercices et explique ce que cela implique de « penser différemment » en matière de développement du football.
Remettre en question la pensée conventionnelle
Lorsque le Sydney FC a ouvert son académie il y a dix ans, l’objectif était clair : former des joueurs et joueuses de manière à ce qu’un maximum atteignent équipe première, représentent l’Australie au niveau international et fasse carrière à l’étranger.
Pour y parvenir, il n’a pas suffi d’affiner les pratiques existantes. « Si vous continuez à faire ce que vous avez toujours fait », explique Kelly, « vous obtenez ce que vous avez toujours obtenu. » Il fallait revoir toute la réflexion et définir un concept qui allait à l’encontre de l’approche analytique et linéaire adoptée la plupart du temps pour la formation des jeunes.
Au lieu de voir le développement comme une chaîne de montage, incluant des étapes précises et des résultats prévisibles, le Sydney FC a réfléchi à ce qu’était véritablement le football : un système complexe et changeant, notamment du fait des relations humaines, de l’interactivité et de son imprévisibilité. Dans ce type de système, l’apprentissage passe par les relations et interactions, plutôt que par des exercices isolés.
« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent »
De l’approche analytique à l’approche systémique
Pour Kelly, les méthodes d’entraînement traditionnelles, qui décomposent le jeu en une série de compétences isolées, comme les passes ou les dribbles, ne prennent pas en compte l'essence même du football. Tout comme retirer un cerveau d’un corps l’empêche de fonctionner, faire fi de certains aspects clés du jeu (adversaires, orientation, prise de décision, etc.) revient à nier l’essence même du football. « Cela ressemble à du football », indique-t-elle, « mais ça n’en est pas. »
Plutôt que de résoudre les « problèmes » indépendamment, le Sydney FC a décidé de considérer le football comme un tout et de permettre aux joueurs d’apprendre dans un contexte réaliste où les décisions, la perception et l’exécution restent interconnectées. Pour réussir, ce changement de paradigme doit être véhiculé par les entraîneurs, qui ne doivent plus penser en termes d’analyse en dissociant les choses, mais en termes de synthèse en reliant et en proposant une vision d’ensemble.
Les preuves associées à l’approche
La décision ne s’appuie pas uniquement sur l’intuition. Le modèle du Sydney FC s’appuie sur la recherche scientifique, en particulier pour ce qui est de l'association entre la perception et l’action ainsi que le concept d’apprentissage par la représentation. En prenant en compte le match dans son ensemble, les joueurs travaillent systématiquement leur perception, leur prise de décision et leur capacité d'action, ce qui créé les conditions propices à un apprentissage profond et transférable.
Kelly évoque un modèle de conception d’exercices développé par Hodges et Lohse, qui aborde les activités d’entraînement selon deux axes :
- Spécifique à la compétition (à quel point la situation est proche d’un match)
- Difficulté ou défi
L’apprentissage intervient dans la « zone optimale », où les exercices sont à la fois exigeants et réalistes. Si la séance ne ressemble en rien à un match ou si elle n'est pas assez exigeante, l’apprentissage et le transfert de connaissances sont limités. « Vous maitriserez peut-être parfaitement l'exercice, mais cela ne se traduira pas en véritable performance », explique Kelly.
La philosophie d’entraînement du Sydney FC s’inspire du principe d’Einstein : « Je ne peux rien enseigner aux gens. Seulement mettre en place les conditions pour qu’ils apprennent par eux-mêmes. »
Dans une approche basée sur le jeu, le rôle de l’entraîneur consiste à créer des environnements réalistes qui génèrent un apprentissage authentique. Il n'a pas pour vocation de contrôler chaque geste ou action. Les joueurs restent impliqués, car ils comprennent l’intérêt de l’exercice ; il y a des buts, une orientation, une opposition et de la compétition. « Rien ne motive davantage les joueurs qu’un match », indique Kelly.
Points à retenir
- Le football est quelque chose de complexe et d’humain, pas un processus mécanique.
- En éliminant des éléments du jeu, vous supprimez des interactions pédagogiques essentielles.
- Une bonne séance d’entraînement associe réalisme et difficulté afin de maximiser l’apprentissage.
- L’entraîneur a pour mission de mettre en place les conditions permettant aux joueurs d’apprendre par le jeu.
Le prochain article se penchera sur la façon dont le Sydney FC met cette philosophie en pratique et comment celle-ci transforme le rôle de l’entraîneur.